En Bref
Au cœur du Marais, MARS Architectes transforme un ensemble immobilier constitué de bâtiments d’époques et de caractères très différents. L’intervention réunit logements sociaux, foyer de jeunes travailleurs et bureaux au sein d’un même îlot, en s’appuyant sur les qualités existantes plutôt qu’en cherchant à les homogénéiser.
Le Marais
Le Marais ne constitue pas un décor patrimonial homogène, mais l’un des territoires parisiens où l’histoire urbaine se lit le plus nettement comme une succession de réemplois, de densifications et de recompositions sociales. D’abord structuré par de grandes emprises aristocratiques, notamment autour des hôtels particuliers établis entre cour et jardin, le quartier se transforme progressivement sur lui-même lorsque l’extension de Paris déplace vers l’ouest une partie des centralités politiques et résidentielles. Les anciennes demeures, leurs jardins, leurs cours et leurs dépendances deviennent alors les supports d’une urbanité plus composite : logements subdivisés, ateliers, commerces, remises, entrepôts et constructions de service s’insinuent dans les profondeurs d’îlot, sans effacer complètement l’armature aristocratique qui les précède.
À cette transformation morphologique s’ajoute une stratification sociale particulièrement marquée. Autour de la rue des Rosiers, de la rue Pavée et de la place Saint-Paul, le Pletzl devient l’un des foyers majeurs de l’implantation juive parisienne. Après une présence attestée dès le Moyen Âge, puis interrompue par les expulsions, une communauté se reconstitue progressivement après l’Émancipation de 1791, d’abord avec l’arrivée de familles juives d’Alsace, puis, à partir des années 1880, avec les migrations venues d’Europe de l’Est. Commerces, lieux de culte, écoles, associations et sociabilités de quartier inscrivent durablement cette histoire dans la géographie ordinaire du Marais. Le fait que le site de la rue Pavée ait été occupé avant travaux par l’école privée juive Yad Mordekhai prolonge cette continuité d’usages : au-delà de la valeur architecturale des bâtiments, l’îlot appartient aussi à une histoire sociale, éducative et communautaire profondément ancrée dans le quartier.
Le XXe siècle introduit une autre couche de lecture. Longtemps menacé par l’insalubrité, les démolitions et les logiques de modernisation radicale, le Marais devient, à partir de la loi Malraux, l’un des laboratoires français de la sauvegarde urbaine. La création du secteur sauvegardé en 1964, puis l’élaboration du Plan de sauvegarde et de mise en valeur, déplacent la question patrimoniale : il ne s’agit plus seulement de protéger des monuments isolés, mais de reconnaître la valeur d’un tissu entier, avec ses rues, ses parcelles profondes, ses cours, ses immeubles ordinaires, ses hôtels particuliers, ses ateliers et ses transformations successives. Le patrimoine y est compris comme une structure urbaine vivante, dont la valeur tient autant aux relations entre les édifices qu’aux édifices eux-mêmes.
C’est dans cette épaisseur historique, urbaine et sociale que s’inscrit Rue Pavée. Le projet intervient dans un quartier passé du palais aristocratique à l’atelier, du logement populaire au lieu communautaire, puis du secteur sauvegardé à la ville patrimonialisée et mondialisée. Cette superposition d’états successifs donne au site sa nature singulière : moins une architecture à restaurer qu’un fragment de ville à interpréter. Intervenir ici revient donc à prendre position dans un tissu dont la valeur réside précisément dans l’accumulation de ses transformations, la permanence de ses tracés et la capacité de ses bâtiments à accueillir de nouveaux usages sans effacer les mémoires qu’ils portent.
